MAUDITE SOIT LA GUERRE

Discours de Michel Agnoux de l’ARAC

mardi 12 novembre 2013 par cilal

Intervention de Michel AGNOUX délégué à la mémoire du comité départemental de l’Association Républicaine des Anciens Combattants et Victimes de Guerre (ARAC)

FRATERNISATIONS

Au cours des années vingt, dans les manuels d’histoire entre les mains de nos arrières grands parents ,Ernest Lavisse n’hésitait pas à les inviter à considérer la guerre de 1914-1918 comme « la plus belle page de notre histoire de France » !

Et, il poursuivait : « Tous les Français ont contribué à la victoire, les soldats par leur courage invincible, les chefs par leur prudence et par leur science » . La Nation a récompensé par le titre de maréchal, les trois plus grands d’entre eux : JOFFRE, le vainqueur de la Marne, PETAIN, le sauveur de Verdun, FOCH, l’artisan de la victoire finale.

Louis BARTHAS, trente-cinq ans en 1914 , passera toute la guerre au front : les périodes de repos sont prises à quelques kilomètres en arrière des lignes, éclaircies de rares permissions. Son régiment, jusqu’à sa dissolution, fait partie de ces unités rurales qui nourrissent de chair à canon les grandes opérations. Il connaîtra la Somme, l’Argonne, Verdun, l’offensive allemande de 1918 : l’horreur, l’accoutumance, la révolte, la boue avec les rats et les poux, les attaques criminelles par leur impréparation, les absurdités du commandement, les mutineries de 1917, les tentatives de fraternisation.

Certes, les témoignages sur la « grande guerre » abondent . Mais ceux d’un soldat du rang sont extrêmement rares : plus rares encore ceux qui portent sur une présence au front d’une telle durée et qui ont été rédigés immédiatement, et non avec le recul du souvenir. Aucune déformation, aucun désir d’effets littéraires : c’est, vécue par l’un d’eux, la vie quotidienne de ces travailleurs manuels : la petite cellule humaine, cette communauté transplantée directement du canton et reconstituée au sein de l’escouade ---« l’escouade minervoise »---, dont officiers, sergents même sont exclus. C’est en cela que le témoignage de Louis BARTHAS est complet, unique, irremplaçable.

Si l’on en croit certains historiens les fraternisations repérées à la Noël 1914 ne se seraient pas reproduites par la suite. Ce n’est pas ce qui ressort des carnets de Louis Barthas .

ARTOIS secteur de Neuville-Saint-Vaast décembre 1915 p 215

Dans cette période la situation des troupes en ligne était lamentable. En certains endroits, boyaux et tranchées avaient complètement disparu sous l’eau, presque tous les abris s’effondraient.

Le lendemain 10 décembre en maints endroits de la première ligne les soldats durent sortir des tranchées pour ne pas s’y noyer ; les Allemands furent contraints d’en faire de même et l’on eut alors ce singulier spectacle : deux armées ennemies face à face sans tirer un coup de fusil.

Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s’échangèrent, des mains se tendirent et s’étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard.

Un jour un grand diable d’Allemand monta sur un monticule et fit un discours dont les Allemands seuls saisirent les paroles mais dont tout le monde compris le sens, car il brisa sur un tronc d’arbre son fusil en deux tronçons dans un geste de colère. Des applaudissements éclatèrent de part et d’autres et l’Internationale retentit.

Ah ! que n’étiez-vous là, rois déments, généraux sanguinaires, ministres jusqu’au-boutistes, journalistes hurleurs de mort, patriotards de l’arrière , pour contempler ce sublime spectacle !

Mais il ne suffisait pas que les soldats refusassent de se battre, il fallait qu’ils se retournent vers les monstres qui les poussaient les uns contre les autres et les abattre comme des bêtes fauves. Pour ne pas l’avoir fait, combien de temps la tuerie allait-elle durer encore ?

Cependant nos grands chefs étaient en fureur. Qu’allait-il arriver grands Dieux si les soldats refusaient de s’entretuer ? Est-ce que la guerre allait donc si tôt finir, Et nos artilleurs reçurent l’ordre de tirer sur tous les rassemblements qui leur seraient signalés et de faucher indifféremment Allemands et Français comme au cirques antiques on abattait les bêtes féroces assez intelligents pour refuser de s’égorger et de se dévorer entre elles.

De plus, dès qu’on put établir tant bien que mal la tranchée de première ligne on interdit .sous peine d’exécution immédiate de quitter la tranchée et on ordonna de cesser toute familiarité avec les Allemands.

C’était fini, il aurait fallu un second déluge universel pour arrêter la guerre, apaiser la rage et la folie sanguinaire des gouvernants.

Qui sait ! peut-être un jour sur ce coin de l’Artois on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre des hommes qui avaient horreur de la guerre et qu’on obligeait de s’entretuer malgré leur volonté.

Cependant, en dépit d’ordres féroces, on continua surtout aux petits-postes à familiariser entre Français et Allemands ; à la 24° compagnie le soldat Gontran de Caunes-Minervois, rendait même visite à la tranchée boche.

Il avait fait connaissance du capitaine allemand, bon père de famille qui lui demandait des nouvelles des siens et lui donnait toujours quelques cigarettes.

Quand Gontran prolongeait trop sa visite le capitaine le poussait hors de la tranchée en lui disant : « Allons, va-t’en maintenant ! »

Malheureusement pour Gontran, un jour qu’il revenait de la tranchée allemande il fut aperçu par un officier de sa compagnie et quel officier ! le lieutenant Grubois, « Gueule de bois », qui lui dit : « Je vous y prends, vous serez fusillé demain. Qu’on arrête cet homme. »

Personne ne bougea, les hommes regardaient stupides cette scène. Gontran affolé par cette menace de l’officier escalada le talus de la tranchée en lui criant : « Béni mé querre », et en quelques enjambées il fut à la tranchée ennemie d’où il ne revint plus.

Le soir même un conseil de guerre composé des officiers supérieurs du régiment et présidé par le colonel se réunit à l’abri de notre commandant.

En cinq sec le soldat Gontran fut condamné par contumace à la peine de mort.

Après enquête, le lieutenant Grubois trop zélé fut puni des arrêts pour avoir effrayé le coupable et être cause de sa désertion ; on faillit traduire en conseil de guerre le caporal Escande de Citou et les soldats de son escouade pour ne pas avoir tiré sur leur camarade déserteur.

Evoquant un autre épisode de fraternisation auquel il a participé, le mois d’août 1916 près de Mourmelon en Champagne Louis BARTHAS conclue :

Voilà une drôle d’affaire de commerce et d’intelligence avec l’ennemi qui ferait bondir d’indignation patriotes et super patriotes depuis le royaliste Daudet jusqu’au fusilleur de Narbonne Clemenceau en passant par le caméléon Hervé.

Gontran de Caunes-Minervois aurait pu finir lui-aussi sous les balles d’un poteau d’exécution.

Je rappelle qu’avec détermination, avec , à ses côtés, le Mouvement de la Paix, la Libre Pensée, la ligue des droits de l’homme, l’Association Républicaine des Anciens Combattants et Victimes de Guerre s’est mobilisée pour que Léonard Leymarie retrouve son honneur perdu.

Monsieur le Président de la République, alors Président du Conseil Général de la Corrèze et député maire de Tulle était présent lors de son inscription sur le monument de Seilhac le 12 décembre 2008 et au début de l’année suivante l’assemblée départementale votait à l’unanimité une motion en faveur de la réhabilitation pleine et entière de tous les fusillés pour l’exemple.

« Considérant que tout au long de ces quatre années de guerre, des combattants français ont été condamnés pour l’exemple et exécutés ;

 » Considérant les travaux des historiens qui ont largement démontré l’arbitraire, la précipitation et le non respect des droits les plus élémentaires de la défense qui présidaient aux décisions des cours martiales ;

 » Considérant que sans chercher à réécrire l’histoire ou à l’instrumentaliser, le temps est venu d’une mémoire apaisée, ce qu’illustrent les propos de Lionel Jospin en novembre 1998 et de Nicolas Sarkozy le 11 novembre 2008, qui plaident pour la réintégration des condamnés pour l’exemple dans la mémoire collective ;

 » Considérant le cas du Corrézien Léonard Leymarie et de sa famille qui, même si son nom est désormais inscrit sur le monument aux morts de Seilhac, attendent de voir réparer totalement l’injustice faite au soldat par une réhabilitation pleine et entière ;

 » Le Conseil général de la Corrèze, réuni en séance plénière vendredi 27 mars 2009, invite la République française à prendre, dans la générosité qu’elle doit à tous ses enfants, la décision de reconnaître les soldats condamnés pour l’exemple comme des soldats de la Grande Guerre à part entière, de façon à permettre que leurs noms puissent être légitimement inscrits sur les monument aux morts des communes de France, à la demande de leurs familles ou des associations et collectivités concernées. »


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