MAUDITE SOIT LA GUERRE

Allocution à France Culture : Novembre 2003

mardi 11 novembre 2008 par cilal

Stratos Kalaitzis, président du Comité Laïque des Amis du Monument aux Morts de Gentioux et Régis Parayre, président de la Fédération de la Libre Pensée de la Creuse parlaient de notre cher monument sur les ondes .

Aujourd’hui, la Fédération Nationale de la Libre Pensée reçoit dans son émission à France Culture, Stratos Kalaitzis, président du Comité Laïque des Amis du Monument aux Morts de Gentioux et Régis Parayre, président de la Fédération de la Libre Pensée de la Creuse.
Tout d’abord Stratos Kalaitzis, Gentioux, c’est un tout petit village de la Creuse sur le plateau de Millevaches. Tous les 11 novembre, depuis 16 ans vous organisez un important rassemblement pacifiste dans ce village. Pourquoi ?

Stratos Kalaitzis : Tout d’abord au nom du Comité Laïque des Amis du Monument aux Morts de Gentioux, je remercie Sylvie Fouquet, animatrice de France Bleue Creuse ainsi que France Culture pour cette invitation. Effectivement nous organisons à Gentioux, un petit village du sud de la Creuse sur le plateau de Millevaches, un important rassemblement pacifiste pour montrer justement notre opposition à la guerre. Et ceci depuis plus de 16 ans. Pourquoi avoir choisi ce petit village qui regroupe seulement 370 habitants. C’est que ce village là dispose d’un monument très fort ;. On commence à parler de ce monument en 1922 quand, à l’initiative du maire du village, Jules Coutaud, SFIO nouvellement élu à la mairie, il est décidé d’ériger un monument. Tous les villages de France (36 000) ont un monument aux morts. Pourquoi Gentioux n’en aurait pas eu un, d’autant que Gentioux a donné 58 jeunes à cette guerre. Jules Coutaud est maréchal ferrant, il est tout simple. Il a été gazé pendant la guerre. Pendant quatre ans, il a fait la Première guerre mondiale. Il en a un peu marre de cette guerre et,d ‘ailleurs, de toutes les guerres. Il veut un monument avec une signification forte. C’est un monument relativement simple avec une stèle sur laquelle est gravé le nom des 58 jeunes morts pendant la guerre. Il y a trois marches et tout en bas un écriteau ; « Maudite soit la guerre ». A côté, encore quelque chose d’important, c’est un orphelin en bronze habillé avec la blouse de l’écolier, un visage un peu triste ; il lève le bras en montrant les 58 noms qui sont gravés sur la stèle, comme s’il voulait se venger, se révolter des responsables de ces morts. Il faut savoir qu’en Creuse, il existe un sentiment pacifiste très fort car un très lourd tribut a été payé pendant cette guerre de 14/18, c’est un repère dans l’histoire du Limousin car il y a à peu près la moitié des appelés n’est pas revenue.
D’ailleurs, c’est à partir de ce moment là que le Limousin a commencé à perdre en nombre d’habitants. 58 personnes tuées dans un petit village comme de 370 habitants, vous imaginez. C’est extraordinaire, c’est affreux. Voilà ce que je voulais dire concernant ce « Maudite soit la guerre », écrit sur ce monument. C’est une phrase simple. Certains disent que c’est une phrase anarchisante. Certaines autorités voulaient la changer ; ils voulaient même mettre : « Gloire aux enfants de Gentioux morts pour la France ».
Le conseil municipal et le maire ont refusé cette inscription. Il faut savoir que, depuis 1989, le monument de Gentioux est inscrit sur l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques au titre de « lieu de mémoire » et que l’inscription « Maudite soit la guerre » est inchangeable.

France Culture : Régis Parayre, vous êtes président de la Fédération de la Libre Pensée de la Creuse. Tous les 11 novembre, vous organisez avec le Comité Laïque des Amis du Monument aux Morts de Gentioux, un rassemblement pacifiste qui regroupe, d’ailleurs, des gens venant de toute la France. Comment et quand cette manifestation a-t-elle démarré ?

Régis Parayre : Il faut tout d’abord rappeler que la Libre Pensée est une organisation qui se réclame du combat pacifiste, du combat laïque, mais pas exclusivement, également du combat pacifiste et,comme l’a démontré Stratos Kalitsis, il est incontestable que le monument de Gentioux est un monument à caractère pacifiste. Donc assez rapidement, il nous a semblé qu’il était important de faire connaître ce monument et mobilisé autour de sa symbolique. Il nous a semblé que le 11 novembre était une date symbolique assez forte puisque c’était le terme de la boucherie impérialiste de 14/18. L’affaire a commencé petitement à l’initiative de la LP de la Creuse. Nous avons regroupé quelques libres penseurs notamment de la Haute Vienne et de la Corrèze autour de quelques personnalités fortes telles que Pierre Forestier ou René Debord, pour le Creuse.. Nous avons eu assez rapidement le soutien de la Fédération Nationale en la personne de Joseph Berny qui en était, à l’époque, président. Nous avons organisé notre premier rassemblement le 11 novembre 1988. Nous étions assez peu nombreux, une vingtaine, peut-être une trentaine. Mais pour nous c’était déjà un succès. Nous avons instauré à cette occasion la tradition du banquet du 11 novembre qui dure toujours. Nous avons duré ainsi pendant deux ans puis on s’est posé la question de faire de ce rassemblement un événement sur le plateau de mille vaches et nous avons décidé, pour y parvenir, de constituer une association (loi 1901) afin d’ouvrir largement notre initiative à d’autres personnes ne faisant pas partie de la LP mais souhaitant pouvoir se rassembler avec nous. Nous avons constitué le Comite Laïque des Amis des Monument aux Morts de Gentioux. A cette occasion, nous avons eu des difficultés avec la préfecture de la Creuse qui, dans un premier temps, avait refusé l’enregistrement de nos statuts au motif que nous nous revendiquions de l’antimilitarisme, lequel est chose illicite ! Nous avons modifié un peu nos statuts, non parce que nous aurions décidé de renoncer, mais parce que nous avions d’autres chats à fouetter que de faire de la procédure et que nous voulions constituer le Comité. A partir de 90, le rassemblement s’est fait dans le cadre du Comité ; ce qui nous a permis de regrouper d’autres organisations telles que le Mouvement pour la Paix et la Ligue des Droits de l’Homme et quelques autres (les deux nommées étant les plus fidèles). Tout cela se situe dans un contexte où il est clair que la Creuse est terre de luttes pacifistes. On a d’ailleurs repéré un autre monument dans le secteur sur la commune(...) de et qui est, d’une certaine manière, également pacifiste puisque, loin de glorifier la guerre, il rend hommage « à ses enfants victimes de la guerre ». C’est une vraie tradition dans le département.

France Culture : Stratos Kalaitzis, y-a-il d’autres monuments du même genre en France ?

S.K : Il existe un livre très intéressant de Danielle et Pierre Roy qui a été écrit avec l’aide logistique de la Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des monuments pacifistes, républicains et anticléricaux. Ce livre s ‘appelle Autour de monuments aux morts pacifistes en France. Y sont cités sur toute la France, tous les monuments pacifistes, du moins tous les monuments connus ; la liste n’est pas exhaustive. Il faut savoir que le Comité Laïque de Gentioux est adhérent de la Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des monuments pacifistes laïques et républicains et anticléricaux. Danielle et Pierre Roy classent ces monuments en plusieurs catégories.

La première catégorie, ce sont les monuments qui maudissent la guerre. C’est le cas à Gentioux qu’on connaît maintenant. C’est aussi le cas du monument de Saint Martin-d’Estreaux dans la Loire Ce monument est très chargé en inscriptions et fait le bilan de la guerre en victimes, en orphelins. Il y a une inscription sur la volonté de tuer la guerre et la phrase : « Si tu veux la paix prépare la paix ». Il propose de mettre l’argent de la guerre au profit de l’humanité et finit par la phrase : « Maudite soit la guerre et ses auteurs ». A Equeurdeville dans la Manche, le monument représente une femme avec deux orphelins avec en dessous la phrase : « Maudite soit la guerre ». Un autre monument est celui de Balnot – sur – Laignes dans l’Aube où figure l’inscription : » Maudite soit la guerre ».
La seconde catégorie concerne les monuments qui déclarent la guerre à la guerre. On peut citer celui de Gy – l’Evêque dans l’Yonne, celui de Chevillon (« Guerre à la Guerre – Fraternité entre les peuples »)également dans l’Yonne. Aussi celui d’Aniane dans l’Hérault où il y a une phrase en patois : « La guerra qu’on vougut es la guerra a la guerra/ Son morts per nostra terra et per touta la terra ». Soit : « la guerre qu’ils ont voulue est la guerre à la guerre/Sont morts pour notre terre et pour toute la terre ». C’est à dire pour toute l’humanité. Il existe aussi le monument de Mazaugues dans le Var où est inscrit : « A bas toutes les guerres / Vive la République Universelle des Travailleurs/ L’Union des Travailleurs fera la paix dans le monde/ L’Humanité est maudite si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement ». Cette dernière phrase,c’est Jaurès qui l’a écrite.
La troisième catégorie, ce sont les monuments avec intention antimilitariste. appelant à la fraternité entre les peuples. Comme à Levallois – Perret dans les Hauts–de-Seine, à Château-Arnoux dans les Alpes-de Haute-Provence où est écrit que « la guerre est un crime ». La quatrième catégorie concerne les monuments appelant à la fraternité entre les peuples. Tel le monument de Poncharra sur Bréda dans l’Isère. qui parle de « fraternité humaine ». Ou celui de Dardilly dans le Rhône qui dit : « contre la guerre et ses victimes la fraternité des peuples ». Egalement à Strasbourg, dans le Bas Rhin dont le monument représente une mère avec deux jeuness mourants à ses genoux, sans doute un allemand et un français, avec l’inscription : « à nos morts ».

Une autre catégorie, ce sont les monuments qui condamnent la guerre. Ainsi à Saint-Appolinaire dans le Rhône, où se trouve la phrase connue de Paul Valéry : « La guerre est le massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui, eux, se connaissent mais ne se massacrent pas ». Il y a le monument d’Avion dans le Pas de Calais, de Lezoux dans le Puy-de-Dôme. Il faut ajouter les monuments sculptés par Emile Mompart dans le Lot et en Dordogne qui ont une forte représentation pacifiste.

France Culture : Régis Parayre, y-a-t-il d’autres monuments ou événements dans la Creuse qui montrent concrètement et réellement l’engagement pacifiste du Creusois.

R.P : Il y a un autre événement. Le 11 novembre,à l’issue du rassemblement de Gentioux, nous nous rendons au cimetière de : Il y a un autre événement. Le 11 novembre,à l’issue du rassemblement de Gentioux, nous nous rendons au cimetière de Royière de Vassivière pour rendre hommage à Félix Baudy. Félix Baudy, nous avons pris connaissance de son histoire à partir de la plaque qui figure sur sa tombe et rend hommage à un maçon fusillé lé 10 avril 1915 et dont il est dit qu’il était innocent. Nous avons effectué des recherches pour retracer sa vie et connaître un peu d’histoire de cet homme – là . Ce dont nous avons fait une brochure. Félix Baudy était un maçon creusois, à ce titre un il était un militant ouvrier. Il avait été formé à cette tradition des maçons creusois qui avaient participé massivement, mors de leurs migrations saisonnières, aux luttes ouvrières et notamment à la Commune de Paris.

Baudy avait été formé à cette école –là, la vraie tradition ouvrière et révolutionnaire des maçons creusois. Pendant la saison, il allait travailler à Lyon. Nous avons découvert qu’il était adhérent du Syndicat des maçons de Lyon de la « vieille » CGT. Il a participé à des grèves, à des luttes pour obtenir le Contrat du Travail, le salaire minimum etc.. C’était un militant ouvrier. Il a été mobilisé en 1914. On a retrouvé sa trace dans la région de Pont à Mousson. I la participé à des combats. Il faut savoir qu’à cette époque pour prendre une butte de terre dévastée, on mourrait par centaines, quelquefois par milliers. Un jour sa compagnie a reçu l’ordre insensé de partir à l’assaut d’une butte recouverte de centaines de corps en pleine putréfaction. C’étaient des camarades de Baudy et de ses compagnons. C’était un ordre insensé comme il y en eu tant d’autres. Baudy et ses compagnons ont refusé de sortir de la tranchée quand l’ordre a été donné. Ce qui a déclanché le courroux des généraux. Pendant la guerre, il faut obéir. Tuer ou se faire tuer. L’exigence de la hiérarchie a été des exécutions immédiates. Pour faire rentrer la troupe dans le rang, on décida 60 exécutions. Après un marchandage sordide on est arrivé à 6. Il fut demandé aux officiers de tirer au sort. On peut dire qu’il y a eu parodie de jugement puisque le refus de sortir de la tranchée est du 19 avril et l’exécution le 20. Quatre hommes ont été fusillés. Ils étaient innocents. La preuve, c’est que, dans les années 30, après un long combat, notamment des maçons lyonnais qui ont voulu la réhabilitation, ils furent réhabilités. On a admis q’ils avaient été fusillés pour rien. Ils étaient innocents. Tous les ans on se rassemble là-bas pour rendre hommage à cet homme qui représente bien ce qu’est la tradition pacifiste du mouvement ouvrier en général et creusois en particulier.

F- C : Stratos Kalaitzis, il me semble qu’il y a un autre événement qui a montré le caractère pacifiste des Creusois, à Villedieu, pendant la guerre d’Algérie.

S.K : C’était le 7 juin 1956 . Un camion avec des soldats, des appelés s’arrête à Villedieu. Les soldats ne veulent pas aller à la Courtine prendre leur paquetage et s’acheminer vers l’Algérie. Ils sont soutenus par la population locale, les Creusois sortant de leurs maisons, des leurs champs,des villages environnants. Ils font une grande manifestation et empêchent le camion de partir. Les soldats sont contents car cela retarde leur départ pour l’Algérie. Le lendemain, 8 mai 1956, les CRS arrivent dans le village. Ils ramènent les soldats à la Courtine. Puis les trois responsables sont amenés en prison : le maire Romanet, l’instituteur Fanton, un ancien combattant, Meignet. C’est Romanet qui prend toute la responsabilité de ces actes. Il fait huit mois de prison à Bordeaux. Il est démis de ses fonctions par le préfet avec inéligibilité pendant 5 ans et suspension des droits civiques, du droit de vote .L’instituteur n’a plus le droit d’enseigner. Actuellement, grâce à une association « Mémoire à Vif », on demande la réhabilitation de ces personnes. Car on a vu que si tous les Français avaient fait la même chose, il n’y aurait pas eu de guerre d’Algérie, ni toutes ces victimes de part et d’autre. Tout cela montre le caractère pacifiste des Creusois.

F-C : pour conclure, cette émission ce dimanche matin, Régis Parayre que se passera-t-il ce 11 novembre 2003 ?

R.P : Ce 11 novembre,nous invitons tous les pacifistes à se rassembler autour du monument de Gentioux vers 11heures. Il y aura notre cérémonie traditionnelle avec dépôt de gerbes et prises de parole de diverses organisations. Ensuite nous nous rendrons au cimetière de Royère de Vassivière à quelques kilomètres de là. Nous irons déposer une gerbe sur la tombe de Félix Baudy avec une courte prise de parole. Puis ce sera le banquet dans une bonne ambiance qui regroupe généralement 150 personnes. Suivra l’A.G du Comité Laïque des Amis du Monument aux Morts de Gentioux pour terminer la journée.

F-C : Si l’on souhaite se mettre en relation avec votre association,quel est votre numéro de téléphone ?

S.K : c’est le 05 55 41 08 94

F-C : Et le monument « Maudite soit la guerre » est à Gentioux en Creuse. Merci à vous Stratos Kalaitzis et Régis Parayre.


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