MAUDITE SOIT LA GUERRE

Discours de Marc Blondel : secrétaire général de la L P

jeudi 13 novembre 2008 par Christophe

Discours prononcé par Marc Blondel alors qu’une pluie fine commençait à nous refroidir . La chaleur du verbe fut la bienvenue .

Un membre éminent de la Commission Administrative Nationale de la libre pensée m’a gentiment fait cadeau, lors de notre dernière rencontre, d’une minuscule bougie manufacturée par « le souvenir français » et sponsorisé par les Conseils régionaux du Nord de la France et les journaux locaux en vue de sauvegarder la mémoire en allumant une flamme dans la nuit du 10 au 11 novembre en hommage aux soldats de la grande guerre.

Ainsi il suffirait de ce geste symbolique, quelque peu ambigu. N’est-ce pas la flamme qui est sensée attester la présence de l’Eucharistie dans les Eglises, pour que la mémoire de tous ceux qui ont participé et surtout subit la boucherie guerrière la plus importante que le monde dit civilisé ait connu, soit respectée.

La guerre, la grande guerre durera 4 années, elle exigera la mobilisation de 70 millions d’hommes dans le monde, il y aura 8 millions de morts et 20 millions de blessés, elle laissera la pire des destructions des édifices, maisons et villes, mais aussi morales et psychiques pour des millions de parents qui pleureront leurs enfants disparus, pour 640 000 épouses qui ont perdu leur mari et pour 760.000 enfants qui ne reverront jamais leur père, il y aura 740.000 mutilés.

Cela conduira à un traumatisme qui laissera des traces. Cette guerre que d’anciens qualifient d’industrielle, a tout simplement marqué l’entrée dans le massacre de masse qui sera manifestement réédité non seulement avec la guerre 40 mais dans tous les conflits contemporains.

Et pourtant, un rapide coup d’œil sur les publications journalistiques de 1914 laissent perplexes, pour ne pas dire révoltés. L’inconscience marqué de puérilité du Président Paul Deschanel qui qualifia à l’Assemblée Nationale de conflit … à la française, l’équivoque existe encore lorsqu’on indique que les français sont partis la fleur au fusil, cela mérite analyse. Si les français répondirent à la mobilisation du 1er août, déterminés, c’est par résignation, ils sont loin d’être enthousiastes, ils se persuadent que cela ne durera pas.

Que dire alors de la propagande annonçant que les balles allemandes … ne tuaient pas.

Mais quand bien même, le 31 août 1914 lorsque Paris sera bombardé pour la première fois de son histoire, les parisiens qui n’avaient pas conscience du danger comprennent que la guerre est totale, que personne n’est à l’abri.

Les Nations belligérantes auront ainsi engagé leur peuple, tout le peuple, dans le conflit.

Et pourtant des voix se sont élevées dans les milieux syndicaux et socialistes. Sur ce point je m’autorise, compte tenu des mes engagements militants, à citer Léon Jouhaux alors secrétaire général de la CGT : « Toute guerre n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière, elle est un moyen sanglant et terrible de diversion à ses revendications ».

Malheureusement, après la mort de Jaurès, il abandonnera cette position et participera à l’Union Sacrée.

Jean Jaurès lui-même et le parti socialiste de l’époque qui développaient des thèses pacifistes et internationalistes, affirmaient cependant un patriotisme et refusaient l’antimilitarisme, ils préconisaient la nation armée.

Nous retrouverons les pacifistes dans les associations et notamment les libres penseurs qui certes n’auront pas un avis unanime mais partagerons tous l’idée, que la guerre était une hérésie et ne réglait aucun problème. Bien mieux la guerre appelait la guerre.

J’ai à l’occasion de la manifestation de Craonne, cité le nom de camarades qui furent, pour certains, accusés d’injures envers l’armée voire de fausses déclarations et poursuivis par la justice.

Je reprendrai, parce qu’elle vaut valeur de symbole, la déclaration de Pierre Brizon, député, qui participa à la conférence de Kienthal et déclara à la chambre :

« J’appelle ici l’attention du gouvernement et de la Chambre en m’adressant à leurs sentiments de sympathie et de justice pour le soldat du front, plus de peine de mort pour des coups de tête. Messieurs, à l’heure où je parle on fusille les soldats sur le front ! Des balles françaises assassinent des soldats français. Nous réclamons la même discipline pour les officiers que pour les soldats. Ne fusillez pas les généraux, je ne le demande pas. Mais ne fusillez pas non plus les soldats au nom de la discipline ».

Nous sommes en 1917.

Ainsi le constat est évident, quel que fut l’état d’esprit des belligérants, lors du début du conflit, ils partageaient tous le dégout de l’affrontement et de la tuerie.

Selon leur formation, leur structure de pensée, leur participation au combat, ils avaient tous conscience non seulement de l’inutilité de leurs actes, mais devinaient qu’ils étaient l’instrument de Généraux et d’Officiers qui étaient incapables de protéger leurs hommes.

Bien mieux, sans être un spécialiste de l’armée, il semble évident que la guerre, dite de tranchées, c’est-à-dire dans la mélasse et la gadoue, ne peut conduire qu’à des affrontements directs dont le résultat est subordonné aux assauts et à leur capacité de destruction, éliminant le plus grand nombre d’adversaires, en attendant le prochain assaut.

Devant cette barbarie, il y eut des héros, conscients ou inconscients, il y avait surtout des hommes qui comprenaient qu’ils tuaient des hommes. Ce faisant, ils se détruisaient eux-mêmes.

Les comportements ont donc changé, le contact journalier avec l’autre a conduit à des fraternisations. Dans leur malheur, ces hommes avaient le respect pour ceux que l’on avait désigné comme leur ennemi, ils partagèrent parfois leur misère.

Devant ces actes profondément humains, les autorités militaires décidèrent de se débarrasser des indésirable.

Pierre BRIZON que j’ai cité tout à l’heure, s’exprimant au front, aurait été fusillé pour l’exemple.

Selon Jean-Yves Le Naour Docteur en histoire, on recense 2400 condamnés à mort dont 680 ont été passés par les armes, les autres ayant été graciés par le Commandant en chef ou le Président de la République.

Les 680 militaires qui ont été passés par les armes à la suite de Conseils de guerre improvisés, furent donc tués par les balles françaises sous des prétextes différents.

Insulter un officier ou s’endormir quand on est sentinelle, se dissimuler pour éviter de monter à l’assaut, battre en retraite sans y être autorisé, autant de prétextes qui ont justifié les condamnations d’officiers débordés qui espéraient ainsi retrouver leur autorité.

Ce ne fut d’ailleurs pas les seuls, il y eu 306 fusillés chez les Britanniques, plus de 700 de l’armée italienne.

Il y en eu quelques dizaines dans l’armée allemande.

Il semble utile de préciser que la majeure partie des condamnations eurent lieu avant 1917, c’est-à-dire avant ce qu’on appelle les mutineries et qu’à l’époque le poilu n’avait pas de moyen de défense, aucun avocat, et les sanctions n’étaient pas susceptibles d’appel.

Il nous apparait alors que justice doit être rendue, on ne peut sérieusement opposer la situation de ceux que la guerre a détruit, ils ont tous mérité de la Nation. Enfants du peuple, ils sont morts lors d’un confit qu’ils n’avaient ni désiré ni fomenté.

L’ensemble des historiens s’accordent à démontrer la sauvagerie de ce conflit.

C’est la raison pour laquelle la Fédération Nationale de la Libre Pensée, associée à l’ARAC, à la Ligue des Droits de l’Hommes, l’Union Pacifiste et le Mouvement de la paix réclament, avec insistance, la réhabilitation des fusillés pour l’exemple.

Elles poursuivent ainsi les actions diversement engagées sur le plan individuel par les familles.

Il est évident qu’en accédant à cette demande la Présidence de la République rendrait justice à tous ceux, frères de combat, qui ont payé de leur personne.

Cette demande réitérée publiquement, ici à GENTIOUX à l’occasion du 11 novembre 2008, s’accompagne de notre détermination en faveur de la paix dans le monde.

Ici où au lendemain de la guerre, dès 1920, le Maire Jules Coutaud, épris de liberté, ayant lui-même payé de sa personne qui fut gazé, a mis en place un comité pour l’érection d’un monument aux morts.

Il faut dire que la commune avait payé un lourd tribut, 58 hommes ayant été tués.

Mais si la commune de GENTIOUX portait le deuil, elle ne pardonnait pas la cause, c’est ainsi que le monument présente comme une lueur d’espoir.

Un préadolescent qui, le poing fermé, stigmatise l’inscription « maudite soit la guerre ».

Ce monument qui, à ma connaissance, n’est toujours pas inauguré par les autorités publiques, est devenu, pour la population et pour les organisations pacifistes, un lien incontournable.

Depuis 1988, sur l’initiative de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, le 11 novembre est devenu le rassemblement des pacifistes, pacifistes respectueux de mémoire, en quelque sorte, et pacifistes militants qui vomissent la guerre, toutes les guerres. Hier à aujourd’hui, guerres coloniales, tribales, économiques et religieuses, comme un Irak ou en Afghanistan, tout cela au nom du bien et du mal.

Eternel prétexte pour soumettre les hommes, leur faire abandonner leur liberté de conscience et de comportement.

Dire NON ! Refuser d’obéir, avoir le droit à la désobéissance, avoir le devoir de désobéissance, tel est le combat des libres penseurs ; hier comme aujourd’hui, de la Somme à Kaboul, tel est notre attachement à la liberté humaine. Il est imprescriptible.

Traditionnellement, des manifestations de cette nature ont lieu auprès de 50 monuments pacifistes. Cette année, nous avons, volontairement, consacré nos efforts sur GENTIOUX afin de donner plus de visibilité à notre requête 90 ans après l’armistice. Il est grand temps que l’ensemble des morts de la grande guerre réintègre la mémoire nationale qu’ils n’ont d’ailleurs jamais vraiment quittés du fait du combat de nos associations. Il est temps maintenant de les réhabiliter pleinement, publiquement, collectivement et sans fausse honte.

Il est évident que la réhabilitation des fusillés pour l’exemple s’inscrit dans le débat plus large du pacifisme. Je reprendrai en guise de conclusion et pour me faire comprendre, les données statistiques en matière d’armement, chiffres qui prennent toute leur importance compte tenu de la situation de crise dans laquelle le capitalisme a entrainé le monde :
- 2,5% du PIB mondial est consacré aux armements et à la guerre
- 1% suffirait pour réduire la faim dans le monde.

Chaque année, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique Latine et en Afrique, les pays émergents dépensent en moyenne 16 milliards d’euros pour les armes.

La guerre fait la richesse des capitalistes, 60% du total mondial des armes à feu appartiennent à des particuliers.

La France tient, malheureusement, une place déterminante dans ce constat.

A quelques instants de rendre hommage à Félix BAUDY, maçon de profession, syndicaliste, qui fut tiré au sort afin d’être fusillé par les siens, après avoir refusé de se laisser conduire à l’abattoir.

Qui doit-on condamner ? le respect de la vie et de la liberté ou l’obstination d’un Poincaré qui déclare, en refusant la grâce, « que l’heure n’était pas à la faiblesse ».

Comment ne pas, dans ces conditions, reprendre l’Internationale … ‘’ et s’ils s’obstinent ces cannibales à faire de nous des héros, ils sauront bientôt que nos balles sont pour nos propres généraux … ‘’.


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